Une décision du président ukrainien Volodymyr Zelensky vient de raviver l’une des blessures historiques les plus sensibles entre l’Ukraine et la Pologne. En accordant à une unité des forces spéciales ukrainiennes le titre honorifique de « Héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA), Kiev a déclenché une vive controverse à Varsovie, où cette organisation est associée aux massacres de dizaines de milliers de civils polonais durant la Seconde Guerre mondiale.
Le décret présidentiel, signé le 26 mai, intervient dans un contexte où l’Ukraine cherche à renforcer sa narration nationale autour de la résistance et de l’indépendance. Cependant, pour la Pologne, l’UPA reste indissociable des massacres perpétrés en Volhynie et en Galicie orientale entre 1943 et 1945. Ces événements sont officiellement qualifiés de génocide par l’État polonais.
La polémique a été amplifiée par un second geste de Zelensky. La veille de la signature du décret, le président ukrainien avait participé à la réinhumation d’Andriy Melnyk, figure majeure de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Les restes de Melnyk, décédé en Allemagne en 1964, ont été transférés en Ukraine et enterrés avec les honneurs militaires au sein du cimetière militaire national près de Kiev.
Cette cérémonie a suscité de nombreuses réactions en raison du rôle joué par certaines factions de l’OUN durant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs historiens considèrent que certains dirigeants nationalistes ukrainiens ont entretenu des relations de coopération avec l’Allemagne nazie dans l’espoir d’obtenir l’indépendance de l’Ukraine face à la Pologne et à l’Union soviétique.
En Pologne, la réaction politique a été immédiate. L’ancien président Lech Wałęsa a déclaré avoir retiré de sa veste l’insigne aux couleurs ukrainiennes qu’il portait en signe de solidarité depuis le début de la guerre contre la Russie. Tout en maintenant son soutien à l’Ukraine face à l’invasion russe, il a estimé que cette décision constituait une ligne rouge sur le plan historique.
D’autres responsables polonais ont dénoncé une tentative de réhabilitation de figures controversées. Le président polonais Karol Nawrocki a même demandé le retrait de la plus haute distinction honorifique polonaise accordée à Zelensky en 2023.
Au-delà de la dimension historique, cette affaire possède une portée géopolitique importante. Depuis le déclenchement de la guerre en 2022, la Pologne est devenue l’un des principaux soutiens militaires, diplomatiques et logistiques de l’Ukraine. Varsovie constitue notamment l’un des principaux hubs de transit pour l’aide occidentale destinée aux forces ukrainiennes.
Pour de nombreux observateurs, cette controverse illustre les difficultés auxquelles l’Ukraine est confrontée dans la construction de son récit national. D’un côté, certains mouvements nationalistes sont perçus comme les précurseurs de la lutte pour l’indépendance ukrainienne face à Moscou. De l’autre, leur héritage reste profondément entaché par des accusations de crimes de guerre, de collaboration avec l’Allemagne nazie et de nettoyage ethnique.
La guerre contre la Russie a renforcé le besoin, pour une partie de la société ukrainienne, de mettre en avant des symboles historiques incarnant la résistance nationale. Mais cette démarche se heurte aux mémoires nationales de pays voisins, notamment la Pologne, qui conserve un souvenir traumatique des massacres attribués à l’UPA.
Cette nouvelle crise mémorielle démontre que malgré leur alliance stratégique contre Moscou, Kiev et Varsovie restent divisées par certaines pages de leur histoire commune. Si une rupture diplomatique paraît improbable dans le contexte actuel de guerre, les tensions autour du passé pourraient continuer à compliquer les relations entre les deux partenaires les plus importants du flanc oriental de l’Europe.
Alors que les autorités ukrainiennes envisagent également le rapatriement des restes d’autres figures nationalistes controversées, dont Stepan Bandera, le débat sur la mémoire nationale ukrainienne semble loin d’être terminé.
